Les trois jours du Coran,
dans Traverses, livre voyageur
Nous arrivons. Nous allons atterrir. L’avion se pose avec le soleil sur l’horizon. Dans la lumière mourante le sol est presque rouge, les arbustes deviennent comme des taches bleutées sur la poussière que nous survolons. Après l’atmosphère froide de la carlingue, une bouffée d’air épais nous accueille à la sortie, un air chaud et parfumé. Nous voilà à Damas. Dans la soirée, je découvre le café à la cardamome, les restaurants dans de petites cours où les chats tournent entre les tables, les guirlandes lumineuses en guise d’éclairage. Noël rencontre la chaleur des grandes nuits d’été sous les étoiles dures et nettes du désert proche. Je suis assommé par le voyage, par la gentillesse de tous ces gens qui nous accueillent en riant, par le bruit des klaxons.
Le lendemain nous allons au souk. Nous partons bientôt pour la steppe, vers notre premier chantier de fouilles, mais pour l’instant nous profitons de ce premier jour. Un taxi nous dépose avec un sourire à l’entrée d’un immense tunnel : c’est là. Une voûte de métal noircie enjambe une grande rue faite d’échoppes collées les unes aux autres. Au-dessus de nos têtes le toit nous garde du soleil, qui glisse malgré tout ses rayons dans les trous percés par l’usure de la chaleur tombante. Dans la poussière suspendue, soulevée par les pieds des passants, les roues des véhicules, les sabots des ânes, on dirait des étoiles accrochées dans l’attente de la fraîcheur. Elles éclairent de fins rayons le bleu plat et opaque des tôles salies du plafond, à peine teinté d’ocre par la fumée minérale du sol usé par les allées et venues, un sol trop sec pour rester collé à la terre. Autour de nous, sous une forêt de fils électriques, les vitrines ouvertes brillent d’un même éclat doré, renvoyant les feux artificiels des cuivres rutilants et des paillettes des costumes de danse. Nous marchons au milieu de ces gens, plus curieux d’eux qu’eux de nous : les hommes vont en se tenant la main, les plus jeunes portant la moustache et des chemises imprimées, les plus âgés en tenue du désert, une robe simple et un keffieh sur la tête ; certains sont roux, la peau très blanche, d’autres sont habillés comme les turcs sur les vieilles gravures et avancent avec une grande théière dans le dos, en vendant des verres aux passants. Les femmes sont vêtues à l’européenne, en pantalons avec un foulard sur les cheveux, ou en jupe et nues-têtes ; d’autres encore sont entièrement cachées sous un voile noir, un grand drap qui les enveloppe dans une ombre mouvante. Il y a des arabes, des kurdes, des bédouins, des musulmans, des chrétiens, des russes aussi. J’avance dans le bruit des marchandages, auquel je ne comprends rien, et puis je ne suis plus sous la grande voûte, la lumière me baigne, je suis sorti de l’autre côté et, comme dans un rêve où l’on glisse d’un lieu à l’autre sans s’en apercevoir, je vois autour de moi de grandes colonnes antiques. Elles poursuivent la rue du souk de leur majesté usée et noircie, du souvenir d’un ancien temple de Jupiter dont les vestiges dessinent un hall aussi immense que l’allée marchande. Elles vont jusqu’aux portes de la grande mosquée, elles lui font une sorte de haie d’honneur. Je vais visiter cette mosquée, j’apprends que c’est la première, l’une des plus grandes aussi ; je vois le tombeau du saint chrétien qui y était enterré avant même qu’elle n’existe. Les couches d’histoire s’empilent dans le bourdonnement des discussions, des passages, des vies successives. Rien n’est fait pour les protéger et pourtant elles continuent de se superposer avec un naturel étonnant. Je me souviens d’Alep, une autre ville de Syrie, plus au Nord, que je vois plus tard : en son centre une immense citadelle mauresque se dresse sur une colline et cette colline est faite de l’amoncellement des occupations antérieures. Cela s’entasse, jusqu’à faire une petite montagne constituée de maisons et de constructions fondues par le soleil, le temps et les pluies successives. Ici on les appelle des tells, des collines faites des restes des hommes. C’est d’ailleurs la première chose que nous fouillons, dans la steppe : un tell. Mais celui d’Alep reste intouché, une montagne de vestiges qu'on ne creuse pas parce que c'est encore en train de se faire, comme quelque chose de magique, de toujours vivant ; on ne touche qu'aux cadavres. Pourtant il y a bien en haut, sur le sommet de cette butte fortifiée, des grands trous, des dépressions circulaires comme des cratères d'obus qui sont en fait les restes de fouilles sauvages opérées dans les soubassements de la citadelle. Mais ce ne sont que des écorchures, des expéditions timides perpétrées par des anonymes avides à la recherche de vieilleries à revendre à des occidentaux. Aller plus loin ce serait blesser la ville, entamer son cœur : on n'y touche pas. On va pour cela dans le désert, dans les steppes qui courent de Damas jusqu'aux frontières de l'Irak : là-bas il est facile de voir ces tells, ils font des bosses sur l'horizon, des repères sur le plat du paysage. Ils sont les témoins silencieux de ces villes fondues par le temps, les repères d'un monde éteint qui nous aident à conduire dans l'aridité sans relief de ces plaines étales. Ce sont eux qui font que l'horizon est plat autour d'eux. Ce sont eux qui nous font les témoins de choses disparues. Quand on les creuse, on perce en premier les dépôts les plus récents, les derniers à s’être concrétionnés. Puis on va plus loin, on s’étend en même temps que l’on s’enfonce et l’on trouve d’autres couches de souvenirs, les unes après les autres, comme dans un oignon. Tout s’écrase, se remplace, se mélange dans l’intimité du substrat, de la terre, et il faut tout reconstruire, tout réinventer. Pour aller chercher les choses les plus anciennes on détruit les plus récentes qui les recouvrent, après les avoir soigneusement répertoriées, pour que rien ne se perde. Il faut détruire ces choses pour les sauver, puis les mettre dans des musées. Sinon c’est comme si elles n’avaient jamais existé ; on ne saurait même pas qu’on peut les perdre.
Je dégage quelque chose de ces années agglomérées derrière moi, doucement, pour ne rien détruire sans auparavant en conserver la trace et raconter ce voyage comme on raconte une histoire à jamais sédimentée. Ce que je tire de ce terreau sec n’est pas ce que ce fut mais c’est tout ce dont je me souviens. Dans dix ans, si je réécris ce Damas que j’ai connu, il en sortira encore autre chose. Si je raconte encore mon chemin dans le souk, le sentiment étrange que me font les tells la première fois où je les vois, je ferais un récit qui n’est pas celui-ci. L’archéologie et les souvenirs sont comme la littérature : ils nous mentent. Ils nous parlent d’un temps révolu mais leurs vrais mots sont dans le présent.
***
Sur le chantier, dans la vraie chaleur, loin de celle agitée de la ville, dans la steppe qui est sa vraie demeure, je fouille des jours durant avec méthode et attention. Je trouve une structure inhabituelle sur laquelle nous nous interrogeons longuement avec S., notre responsable de mission. On pense que c’est un type particulier de fondations. Et puis après quelques temps je m’aperçois que je ne fais que dégager les traces des fouilles de l’équipe précédente, des allemands. Ils sont spécialistes des périodes historiques, ils ont trouvé une petite ville de la haute antiquité qui recouvrait le village préhistorique que nous creusons. Leur ville était faite de briques, on les reconnaît à leur texture particulière : un peu plus compactes, un peu plus homogènes que la terre qui les enserre. On ne les distingue plus, on ne retrouve plus leurs formes ni leurs limites exactes mais, pour plus d’éloquence, les allemands ont tracé à la truelle leurs limites imaginaires ; cela fait sur le sol un damier artificiel et un peu étrange. En tout cas je suis maintenant en retard. Dessous, deux squelettes aux sourires béants m’attendent dans leurs sépultures oubliées depuis dix mille ans. Alors je creuse.
Là où nous nous trouvons aujourd’hui, dans le désert, l’eau est un sujet de tracas. Pour les douches, nous utilisons celle tirée de la nappe phréatique qui dort sous la couche de gypse, cette pierre blanche et pulvérulente qui fait le sol de la steppe. De nombreuses pompes jalonnent le paysage, des amas ferreux et noirs, consumés par leur propre chaleur, gouttant une huile bitumeuse sur le jaune de l’horizon. Elles se répondent à travers la grande plaine, s’envoyant les bruits réguliers des halètements de leurs moteurs. Même la nuit, la nuit surtout en fait, on entend cette respiration lointaine des pompes qui irriguent les maigres champs entourant les hameaux. L’eau qu’elles vont chercher dans la terre avec leurs épais tuyaux est chargée de soufre. On ne peut pas la boire mais elle est bonne pour les champs et pour la peau. Pour l’eau de consommation, il faut aller plus loin, chez une famille qui habite dans une grande cour fermée, perdue au bout d’une piste, dans la grande steppe. Ils ont un puits plus profond, ou mieux situé, en tout cas une eau très claire et sans odeur que nous leur achetons. Chacun à tour de rôle nous allons leur rendre visite avec nos bidons. Nous les chargeons toutes les semaines, légers et vides, sur la plate-forme du pick-up de la mission, une grosse Toyota blanche qui ressemble à un récit d’aventure. Cette semaine, je pars avec B., notre photographe ; c’est lui qui conduit, je n’ai pas le permis. Il a un corps immense et fort, une démarche lente et sûre, avec un léger déhanchement qui dessine dans ses pas l’ombre d’une tristesse, une inflexion perchée dans ses yeux, dans la courbe descendante de ses sourcils. Nous partons, je suis rassuré d’être avec lui, j’imagine que les bidons seront bien lourds quand il faudra les remonter une fois pleins. Je me sens inutile mais je suis content d’être avec B., simplement parce que nous nous apprécions. Nous chargeons les bidons pleins, avec l’aide de l’homme de la maison, sous les rires de ses deux femmes qui se moquent de lui. Et puis nous refusons un dernier thé, nous déclinons l’invitation pour manger, pour dormir là, nous voyons bien qu’il va bientôt faire nuit mais il faut que l’on rentre à la maison des fouilles, on nous y attend. Nous nous mettons en route. Devant nous il y a une grande plaine bleutée et zébrée de nombreuses traces de véhicules, derrière nous nous sentons le soleil se coucher au calme qui règne sur le ciel sans nuages. Nous roulons en nous fixant sur un tell que nous devinons à l’horizon, mais ce n’est pas le bon. Gardant la fin du jour dans notre dos nous tentons de retrouver notre route, en vain. Partout où nous regardons nous ne voyons que cette grande plaine, des tells à l’horizon, des pompes noires et des traces de pneus. Alors nous roulons quelques temps sans trop savoir où aller et puis nous descendons dans une dépression pierreuse. Nous voyons plus loin une tâche de verdure et une maison beige, trahie par la couleur des arbres qui l’entourent. Quelqu’un se tient devant le seuil, habillé en blanc. De là où nous sommes nous le croyons assis. Cela nous soulage : nous nous dirigeons vers la maison et son occupant, allant au plus court sur les solides amortisseurs de notre voiture.
Nous sommes presque arrivés et nous nous apercevons que l’homme que nous voyions de loin est en train de prier. Nous nous arrêtons alors mais le mal est fait : il s’est levé et nous regarde. Nous l’avons déjà dérangé, il nous fait signe de nous approcher. C’est un vieil homme, avec une grande robe et le calot des hadjis sur sa tête, la marque des sages qui sont allés à la Mecque. Il nous sourit mais paraît surpris de nous voir ; son hospitalité embarrassée m’embarrasse en retour, je me sens grossier et impoli et un regard à B. me fait comprendre qu’il est aussi mal à l’aise. Toujours dégingandé et encore plus sublime dans sa gêne, il me glisse à l'oreille que l'on a dû rouler sur le champs du vieillard. Je me retourne vers la plaine de caillasses que nous avons traversée pour venir à lui et je me sens encore plus horriblement embarrassé : c'est vrai qu'elle semble plus plate et plus entretenue que le sol irrégulier, et il y a comme des petits canaux emplis de poussière qui en font le tour. Mais cependant le vieil homme nous sourit, nous montre une direction de la main pour répondre à nos questions maladroites. Je me demande où il en est dans sa prière, s'il a passé cet instant de recueillement intérieur que, je crois, réclame le Coran. Pour toute communion, des occidentaux viennent lui demander leur route en écrasant ses semis. Dans la steppe un chemin prend des allures des paraboles : aller quelque part, vers un rien dans du rien, se déguise en marche métaphysique. Pour nous, du moins ; en tout cas le vieil homme plie son tapis, l'heure de Dieu se couche avec calme sur sa maison. Il sourit toujours, la main tendue vers notre destination, et nous demande l'heure. Nous savons tous quelle heure il est, celle où le regard de Dieu se dévêt de son ardeur, celle de la fin de la prière. Mais nous lui répondons, cela nous fait du bien de lui dire quelque chose. C’est pour cela qu’il nous a posé une question. Une voiture malodorante et bruyante, c’est juste comme un gros animal qui n’a encore rien appris. Il nous montre notre direction, il nous dit le chemin hors du désert avec ses mots, des mots que l’on ne comprend pas et un sourire que l’on ne sait pas interpréter. Mais je ne m’inquiète pas de ne rien comprendre. Chaque objet ici a un nom que je ne possède pas, on doit me réexpliquer sans cesse le monde et pendant ce temps je n’ai plus à me demander ce que j’y fais. Je suis bien dans cette voiture, écrasant ce champs, je suis bien dans ma honte et ma gêne. J’ai le droit de ne rien comprendre. Je n'ai plus à saisir toutes ces choses avec ces mots difficiles qui sont les miens, des mots bons pour faire des textes. Je suis bien dans ce pays où on me prend pour un étranger : c’est dans l’ordre des choses. Tout ceci n’est pas aussi exotique que lorsque je le raconte. Cela revient devant mes yeux avec une netteté inhabituelle, c’est tout ; chaque pierre a une ombre sur la plaine, chaque arbre terni a un dessin infiniment net et complexe, chaque maison en pisé pèse une masse de détails, chaque chose a une place évidente et incontestable, parce que je suis étranger.
***
Sur les bords de l’Euphrate, où nous allons travailler ensuite, l’air nous semble un peu moins sec, un peu moins sain aussi. Autour du grand fleuve des falaises blanches s’élèvent, autrefois taillées par le cours capricieux des eaux. Par delà ces falaises, un désert de pierres sèches, plat et monotone, devient le seul paysage. Avant elles, des champs bien carrés découpent les terres que le fleuve ne réclame pas ; il garde pour lui de nombreuses îles, des marais, il fait de nombreux bras dans la terre que ses eaux rendent verte. Nous surprenons ce spectacle parce qu’il ne va pas durer. Les eaux montent, elles vont engloutir cette vallée en noyant les derniers vestiges des premiers villages. C’est pour cela que l’on nous a appelés. En aval des travaux gigantesques construisent petit à petit un énorme barrage ; lorsqu’il sera terminé et mis en eau, cette région où nous arrivons sera transformée en un immense lac de réserve qui montera jusqu’aux falaises. Nous nous installons à mi-pente, dans un village kurde. Nous voyons déjà, plus bas, les maisons se dissoudre dans l’eau calme et montante comme des morceaux de sucre au fond d’un verre de thé. Sur les plateaux stériles, au-dessus de nous, on construit de nouvelles habitations pour les familles délogées par cette douce catastrophe. Des maisons en parpaings, grises et anguleuses, trop chaudes pour la région.
Cette fois je ne fouille plus : je trie. Des sacs entiers d'os d’animaux, trouvés sur le site, un peu plus loin, sous les rives futures du nouvel Euphrate. On nous en amène des sacs entiers en début d'après-midi, lorsque les fouilleurs reviennent au village. Des sacs de plastique épais pleins de poussière volatile – la poussière du sol d'ici, fait d'une terre fine et pulvérulente, et la poussière des vieux os fragiles frottés les uns contre les autres.
Le lendemain matin, avec H., mon professeur, nous renversons sur nos tables de travail ces vieux restes de repas, enterrés dans leurs poubelles voici des milliers d'années. La poussière des sacs nous colle à la peau, les mouches nous tournent autour pour boire notre sueur. Petit à petit l'humeur bougonne des matins fait place à un savoir tranquille, des anecdotes, des détails ; l'air étouffant s'allège et pourtant la chaleur grimpe. Bientôt nous serons assommés et nous recoucherons, mais pour l'instant la pièce bourdonne de ce travail paisible et répétitif, du savoir qui doucement coule de H. vers moi en allégeant ces instants ingrats d'une complicité brillante comme le ciel d’ici. Un flux léger qui traverse la moiteur croissante (dehors la chaleur est sèche et saine ; dans la vieille bergerie où nous travaillons, elle est sale et poisseuse) pour se nicher dans un coin de ma mémoire. J’apprends vite, dans le bruit des mouches insupportables, de la porte qui bat au vent. C’est simple et agréable comme une amitié, c’est trop simple pour se mériter, pour être un métier. J’entends un chien maigre aboyer au-dehors ; il aboie en arabe, je ne comprends pas ce qu’il dit. Je ne peux pas comprendre ce pays. Je ne peux pas comprendre son histoire ; je ne peux comprendre aucune histoire. Je décide dans le vacarme des mouches d’arrêter l’archéologie. C’est mon dernier séjour ici.
Dehors le chien aboie toujours : les fouilleurs reviennent plus tôt. Ils entrent dans la pièce commune, la pièce où nous travaillons, en soutenant une jeune ouvrière. Elle sourit mais ils nous expliquent qu’elle s’est faite piquer par un scorpion, juste au-dessus du genou. C’est arrivé sur le tas de remblais, tandis qu’elle tamisait la terre pour y chercher les vestiges trop petits pour être vus lors de la fouille proprement dite. Elle s’assoit sur un coussin, regardant tout autour d’elle avec des yeux inquiets. Un instant j’ai le sentiment que la gêne la brûle plus encore que sa blessure ; elle est là où elle ne devrait pas être, chez ses employeurs, des étrangers. Elle est l’objet d’une attention qu’elle ne demande pas. Elle ne veut pas dire qu’elle a été piquée et elle ne veut même pas que l’on regarde sa jambe. Une femme plus âgée, sa mère peut-être, l’accompagne et parle à sa place, très fort, avec des gestes. C’est elle qui a voulu qu’on l’amène ici, elle est persuadée que nous pouvons la soigner. S., qui est la seule à parler arabe couramment, la convainc qu’il faut appeler un docteur, ce que nous faisons. Nous ne pouvons rien d’autre ; c’est embarrassant, mais c’est ainsi. Déjà, lorsque nous étions dans la steppe, on venait nous voir comme on visite le dispensaire : les gens d’ici nous prennent tous pour des médecins. Nous ne pouvons pas refuser alors ils croient que nous pouvons vraiment les aider. Mais nous n’avons que des médicaments. Nous faisons ce que nous pouvons, mais c’est déjà leur mentir.
Une fois, lors d’une mission précédente à laquelle je ne participais pas, une famille était venue avec sa petite fille. Leur lampe à pétrole s’était renversée sur elle. Elle ne s’était pas enflammée mais ils ne lui avaient pas changé son pyjama, et durant toute la nuit l’essence avait brûlé sa peau. Au matin ils l’avaient amenée mais c’était trop tard, il n’y avait plus rien à faire : l’enfant était morte quelques heures plus tard. On me raconte cette histoire tandis que nous attendons le médecin. Je ne sais pas quoi en penser : j’ai parfois l’occasion de soigner ces gens qui viennent nous voir, j’aime le faire et pourtant j’ai l’impression de ne pas en avoir le droit, de ne pas mieux faire que ce qu’ils font eux-mêmes. Un jour un homme vient, il s’est fait écraser le doigt dans le piston noirci d’une vieille pompe qu’il réparait. Son pouce est énorme, gonflé, il a pris une teinte violacée et il est fendu sur le côté comme un fruit trop mûr dont la pulpe s’échappe. E., qui a une formation médicale, me dit de désinfecter et de lui faire un pansement. L’homme me sourit, il a un visage sec et franc. Je prends sa main avec précaution, cela le fait rire : il me fait signe qu’il n’a pas mal, que je n’ai pas à me retenir. Je nettoie la plaie avec du coton, je l’agace parce que je suis trop timoré, parce qu’il ne sent rien. Je badigeonne son doigt de Bétadine, j'en mets trop, plus qu'il n'en faut, elle coule sur la blessure en grands débordements rouillés avant de tomber sur le sol et de faire de petits agglomérats de poussière orange. J'appuie sur la plaie, pour qu'il sente la douleur et qu'il la prenne pour le début d'une guérison, comme il l'entend. Il sourit et grimace en même temps : j'ai brisé la matière de sa fierté et ai atteint la chair molle du doigt. C'est bien ainsi, j’ai pu désinfecter en profondeur et la douleur conforte la blessure. Je ne peux rien faire de plus, je ne peux rien faire en fait, mais cela lui convient, il est heureux. Il me le fait comprendre par un sourire si ferme qu'il traverse les langues et moi aussi je suis content, content de faire naître ce sourire en pressant seulement une plaie.
Les brûlures surtout sont étonnamment fréquentes par ici. On s’éclaire au pétrole, le feu se consume toute la journée, on fait cuire son pain sur de grandes plaques de tôle et les accidents sont partout. On apaise leurs morsures en mettant de la mousse à raser sur les cloques et les crevasses et, si la lésion est trop profonde, ou si elle prend une mauvaise tournure, on vient nous voir. Un jour une vieille dame arrive, elle a la main cachée sous un bandage de fortune, un fichu de soie noire décorée de fleurs éclatantes comme les femmes en portent ici. Dessous elle a vaporisé une copieuse couche de mousse à raser, une écume blanche qui se teinte maintenant d’un jaune suspect où la brûlure est plus profonde. Une grande partie de la main est touchée, elle ne peut plus bouger ses doigts, la peau flotte et se détache doucement en fins lambeaux qui s’effilochent dans la neige mentholée. Mais elle vient au bon moment, nous partons justement faire des courses à la ville la plus proche et nous proposons de l’amener chez le médecin. Sur le chemin du retour, nous discutons du mieux que nous le pouvons ; elle nous montre sa main proprement bandée en riant, agitant avec l’autre un tube de pommade que lui a confié le docteur. Nous rions avec elle et la déposons dans sa famille. Ils n’ont pas l’air surpris de nous voir, ni inquiets de la longue absence de leur aïeule, mais ils nous accueillent avec une fierté réjouie. Nous buvons des thés très sucrés, comme on nous les fait ici : avec autant de sucre qu’on a de respect pour le visiteur. On nous parle et on nous sourit avec la même attention, si bien que les rires et les plaisanteries eux-mêmes nous semblent déborder de ce sucre sans amertume. Une femme entre dans la salle principale où nous sommes assis en cercle, autour d’une théière qui semble ne pas pouvoir se vider. Elle porte un large plateau avec du poulet rôti et du riz : nous mangeons avec eux, nous inquiétant un peu de notre retard. Mais nous ne pouvons refuser et lorsqu’il nous faut bien partir, alors que la nuit est tombée et que nous savons que l’on se soucie pour nous, il nous faut encore et encore parler par gestes pour nous excuser de ne pouvoir dormir là. Je me demande ce que pensent les autres, s’ils sont aussi gênés que moi, si cela les surprend et les amuse aussi. Aujourd’hui encore je n’en ai jamais reparlé avec eux, ni eux avec moi : peut-être en avons-nous le même souvenir.
Il est dit dans le Coran qu’il faut accueillir le voyageur et l’étranger trois jours, au moins. Mais ce que j’ai connu là-bas est autre chose qu’une politesse convenue, c’est une vraie chaleur. Elle couve une fierté délicate et sourcilleuse mais elle est grande, franche et amicale. Quel que soit le temps que je suis resté là-bas, quelles que soient les maisons où je suis entré, ces trois jours ont toujours été là devant moi. Comme une invitation que je n’ai pas su entendre, un temps que je regrette parce que je n'ai pas su le prendre. Je ne reste jamais trois jours, nulle part : je suis trop étonné par cette politesse qui me dépasse, par cette sincérité que je ne comprends pas. Alors je trouve toujours une bonne raison pour repartir, avant que la gêne ne me rattrape, ce vieux chien efflanqué qui court dans la steppe pour mordiller les talons des enfants d'Europe. Du temps que j'ai vécu dans la chaleur de ces grands paysages, dans la dignité de leur aridité, ce sont ces trois jours qui me restent entiers, parce que je ne les ai pas consommés. Mais à cet instant, alors que nous remontons dans notre grosse voiture sans cesser de nous excuser, je laisse les autres prendre les choses en main, décider de ce que nous ferons, si nous partirons de suite ou si nous attendrons encore un peu. Je ne sais pas quoi faire. Je n’ose rien dire et j’ai l’impression d’être à nouveau un poids, un corps mort rongé de timidité. Il faut me rendre à l’évidence : je ne peux plus quitter ma terre natale.
***
Je me demande souvent ce qu’il reste de ces voyages, en plus de ces trois jours qui n’ont jamais existé et de ce chien galleux qui galopait dans la steppe. J’ai vu beaucoup d’autres choses : les fondations du temple d’Ain Dara qui se tiennent, noires, dures pierres de basalte aux têtes de lions, au milieu de collines pelées. Les ruines du monastère de Saint Siméon le stylite, et la relique de sa colonne, une roche grossièrement sphérique à force d’avoir été touchée, qui ressemble maintenant à l’une des allégories de la mélancolie. Et beaucoup d’autres choses. Quand j'en parle, toutes ces images me reviennent en un bloc compact, qu'il faut le temps de défaire, de gratter précautionneusement. Ce sont des images qui conviennent pour un texte, mais je ne peux pas en parler : ce ne sont pas vraiment des images, c'est la joie vague d'avoir vécu tout cela, le besoin ridicule d'essayer de trouver des mots pour tout dire en une fois, pour tout résumer. Je ne peux pas plus en parler avec ceux qui étaient là-bas avec moi. Je n'ose plus les appeler, je les ai tous perdus de vue. Ils sont devenus mes fossiles à moi, des pierres rares qui, parfois, quand je les remue avec affection au fond de ma mémoire, font remonter une culpabilité diffuse, le souvenir d’un abandon. Peut-être n’avons-nous rien de plus à partager que ce temps-là ; peut-être étaient-ils déjà des souvenirs au moment même où nous nous connaissions.
Sur le chemin du retour, en revenant à Damas, nous nous arrêtons dans la steppe, près de Palmyre, à la maison des fouilles. Nous sommes trois, les autres nous attendent à l’aéroport le lendemain. Sur place il n’y a plus personne ; arrivés avec le soleil couchant, dans un grand calme, nous nous préparons trois lits. Dans le laboratoire, la pièce où nous triions les objets dégagés de leur gangue de désert, la lumière tombe d’un puit de jour fait dans le pisé du plafond, obturé par une plaque de plastique transparent. Sous la douche de lumière les tables s’alignent, à demi effacées dans l’ombre des coins. Je suis seul quelques instants, dans cette pièce où personne n’est entré depuis des mois. Sur les murs les étagères s’alignent, chargées de boites en carton couvertes de poussière et remplies de vestiges insignifiants, des esquilles d’os et de silex. Sur la table centrale, juste dans la chute de lumière, on a laissé en partant quelques objets – un bocal, une assiette vide, des étiquettes vierges. Sur ce petit amas la poussière aussi est tombée, comme partout, comme un dépôt de sécheresse endormie par l’air calme de la pièce. Je suis venu chercher quelques boites, prendre des os pour des études à venir. La pièce est assoupie, même la poussière ne flotte pas dans les derniers rayons du jour ; elle se dépose avec un silence fatigué. Je n’ose plus déranger cet endroit. Je préfère attendre qu’il y ait plus de bruits, que les autres arrivent. Je suis là comme enseveli à mon tour, goûtant la poussière comme ces vieux squelettes que nous délogeons, qui la prennent dans leurs bouches grandes ouvertes ; je la regarde s’amasser sur nos débris, comme elle le fait toujours. Cette pièce est le début d’un fossile. Mon voyage commence sa vie de fossile. Dans le désert, tout se termine en commençant. Le ciel, la chaleur, les pierres, les vies. C’est pour ça qu’on n’y a jamais peur.