At Night,

nouvelle inédite.

Jonathan a enfilé une vieille soutane qu'il a achetée aux puces quelques jours plus tôt. Cela lui va bien. Son visage fin, son regard qui glisse aux coins de ses cils en une fuite triste, sa tête rasée et son sourire toujours un peu embarrassé vont bien au-dessus de la robe noire. Il a des gestes rapides et nerveux, un rire sec et convulsif. Il dit qu'il craint qu'une tenue pareille fasse un peu cliché ; cela le gène, ça se voit à ces gestes, à ce rire anguleux, et cette gêne habite sa tenue d'une authenticité inattendue. Mais ce n'est pas très grave, c'est chez lui que se passe la soirée. Il a mis des sacs poubelles sur les murs. Il raconte : depuis une soirée poubelles (tout le monde était venu avec son sac poubelle de la semaine et en avait scotché le contenu sur les murs), il tend son appartement de sacs poubelles étalés, pour toutes les occasions ; c'est noir, cela protège le plâtre ou le papier peint, on ne peut plus voir ce qui est dessous. A la fin, le lendemain ou le surlendemain, il n'y a plus qu'à décrocher les toiles de plastique et emballer tout ce qui traîne dedans. C'est rapide et propre. Il raconte cela en riant à demi, comme si ça lui faisait un peu honte. Il le dit simplement, sans affectation : c'est quelque chose de simple ; une décision pratique. Il y a aussi une poubelle verte dans le salon, elle est neuve, pleine de vin avec des morceaux de fruits mal épluchés flottant à la surface, il ne faut pas la confondre, il le dit pour être sûr, c'est de la sangria. Il reste d'ailleurs des fruits à éplucher à la cuisine, certains sont encore dans leur filet, et il y a aussi Bobby, qui a amené des bouteilles de vin blanc ; il est déjà abruti par l'alcool, affalé sur une chaise qu'il ne quittera pas, devant la table, le menton appuyé sur la poitrine. La porte sonne, la nuit est bien avancée mais tout le monde n'est pas encore arrivé ; c'est Brenda et Donovan. Ils entrent dans le petit couloir et se dirigent vers le salon, vers la musique, il n'y a pas grand monde et on y écoute encore des vieux tubes des années 80, ils se dirigent alors vers la cuisine.

 

Samantha sort de la chambre, elle les suit et s'assoit sur une chaise grise au sky crevé. Elle se tourne vers Bobby, lui demande 'je peux te prendre un peu de vin ?', elle attrape la bouteille et avale doucement une gorgée. Bobby lève la tête et fait vaguement signe de la main pour l'autoriser à continuer. Elle porte des bas noirs sur ses jambes minces, presque maigres, attachés par un vieux porte-jarretelles à deux sous qui dépasse de sous un grand Tshirt blanc. L'ourlet en est mouillé, une tâche humide et ronde, elle ne doit pas porter de culotte. Stevee explique qu'il y a plusieurs couples dans la chambre, qu'il n'y a plus de place sur le lit. Il tient compagnie à Bobby depuis un petit moment, ici, à la table de la cuisine. Il rit et fait remarquer à Samantha son Tshirt négligé. Elle rougit, elle s'aperçoit de sa tenue, elle croise les jambes avec un air contrit. Elle a de grands yeux dessinés en noir au crayon épais, une lassitude qui y dort comme une transparence, un regard un peu vide. Elle a de longs cheveux noirs, très raides, un peu sales ; un visage à la fois allongé et arrondi, une timidité et une douceur qui recouvrent un fond intriguant de profonde indifférence. Un jour elle sera bab, habillée en jaune et vert, mais avec toujours la même négligence qui donne à ses tenues une grâce dégingandée et maladroite ; peut-être ses futurs amis comprendront-ils mieux cette désinvolture, y verront enfin un amour désintéressé. Elle a une beauté effacée.

 

Dans le salon, on vient de mettre sur la platine un titre de Borghesia qui parle de Dieu et d'esclavagisme. Chacun vient mettre à son tour ses disques préférés. Pour l'instant tout l'appartement baigne dans les échos métalliques d'une batterie artificielle tandis qu'un slovène qu'ils ne rencontreront jamais crie après l'indifférence divine. Jonathan s'inquiète pour les voisins, il va baisser le volume. Il revient un peu après, c'est Jack qui est aux platines maintenant, il a remonté le son, il n'entend pas quand Jonathan lui demande de baisser ; Jennifer danse en regardant ses chaussures presque vertes au milieu du salon et elle s'arrête en voyant Jonathan dans sa tenue de curé, elle a l'air transportée, comme une révélation, elle se tourne vers jack et lui dit 'il ne faut pas raconter ce qui va se passer ce soir, ça doit rester ici ce soir'. Il rit, personne ne sait trop s'il l'entend ou pas, tout le monde sait que Jennifer n'est plus vraiment de ce monde. Elle continue de regarder Jonathan, elle le suit quand il quitte la pièce. Jack pousse des cris suraiguës avec une voix de fausset qui semble incongrue au regard de sa carrure musclée ; il se trémousse, il démontre qu'on peut faire plus de bruit que la musique, que le son est relatif, que les voisins n'existent pas. Tous les gens dans cette pièce, dans cet appartement, savent que le monde extérieur a une logique douteuse.

 

Cependant Stevee et Donovan sont à la porte de la chambre, ils regardent les agitations molles des corps dans l'obscurité. Ils ne trouvent pas l'interrupteur, ils sentent leur excitation potache se transformer en une simple déception, il ne se passe pas grand chose ; dans le noir des amants chuchotent des confidences qui ne les intéressent pas. Ils referment la porte. Mike les rejoint à la cuisine, il leur parle d'une fille avec qui il flirte depuis le début de la soirée, il est tendu, elle ne veut pas coucher. Mike et Stevee jouent dans le même groupe, avec un ami à eux qui n'est pas là ce soir. Mike trépigne 'elle est trop belle, elle veut pas', il s'énerve, il ne comprend pas ce qui peut justifier sa frustration. Stevee ricane, il regarde Bobby assis la tête basse, alourdie par l'alcool, il ricane de plus belle en le voyant trop ivre pour apprécier le spectacle de cette rage puérile. Il répond : 'Mais c'est ta cousine ou pas, alors ?', la question est un peu sur toutes les lèvres ce soir ; personne n'a vraiment compris si cette jeune fille, qui n'est pas sortie de la chambre et que personne n'a donc vraiment vu, est la cousine de Jonathan ou de Mike. Mike sourit, il est narquois, comme souvent : 'de toutes façons, elle veut pas. J'y retourne.' Il sort, Jack s'assoit à côté de Donovan ; ils parlent du dernier film de Lynch (qui doit être à ce moment-là Twin Peaks), comme on en parle à presque toutes les soirées. Bobby lève un peu la tête, il ne s'est pas remis du Festin Nu. Il dit que ce serait bien de faire un défilé dans la rue avec des têtes de cochon. L'idée fait rire tout le monde ; pas tant l'idée en elle-même (ils en reparleront plus tard), mais plutôt la façon dont Bobby l'a lancée depuis un enchaînement de déductions bourbeuses que tout le monde a pourtant à peu près suivi.

 

Un peu avant, Brenda crie 'Regardez, venez voir', elle est dans le couloir, face à la porte des toilettes ; cela attire tout le monde. Jonathan est affalé sur la cuvette, sa soutane relevée au-dessus de ses genoux, une moue désabusée sur ses lèvres fines, Samantha est assise en équilibre devant lui et se soulage entre ses jambes. Ils regardent les curieux qui viennent de les surprendre avec un air de reproche et de gêne, elle dit qu'elle avait trop envie, qu'elle ne pouvait pas attendre et Brenda qu'elle regrette amèrement de ne pas avoir pris son appareil photo (plus tard elle essaiera de devenir photographe). Jack va chercher dans la chambre l'autre Jack (ils ont le même prénom, ils sont amis d'enfance), lui raconte depuis le seuil ce qui se passe ; Jack sort de la pièce avec un air un peu triste, il regarde rapidement le spectacle, Samantha a presque fini mais il semble préoccupé et il retourne dans la chambre : il n'y a qu'un WC pour vingt personnes. C'est normal.

 

L'autre Jack est déçu, il va dans la cuisine, il veut parler à Donovan de la prochaine soirée qu'ils organiseront : ils louent régulièrement un petit bar à la décoration de train fantôme pour y passer leur musique. Le lieu appartient à deux commerçants qui ont monté un magasin de Tshirts noirs et de crânes en plastique. Pour la prochaine fois il faudra transformer le bar en forêt : les fêtes de Noël viennent juste de se terminer, les rues sont pleines de sapins abandonnés, il n'y a qu'à se servir. On ira chercher des feuilles mortes pour en couvrir le sol. L'idée fait son chemin. Ce serait bien aussi de passer des films ; c'est plus compliqué, il faut du matériel, régler des droits, se décider sur ce que l'on projettera. Du Lynch, du Cronenberg, cela mettra tout le monde d'accord. Mike revient, avec un sourire narquois et maintenant satisfait, Brenda lui demande 'alors tu y es arrivé', il ne répond pas, son sourire s'agrandit, il fait durer cette petite attente, il jubile de cette attention de collégiens : 'non mais j'étais avec Samantha'. Cela a l'air d'inquiéter Stevee, qui lui demande s'ils se protègent ; Bobby relève la tête pour un temps très court : il se souvient d'un détail, d'une tâche sur le Tshirt de Samantha, les choses un instant s'organisent et se suivent approximativement ; ce n'est pas très grave. Sa tête retombe. Mike répond à Stevee que ce n'est pas la peine, ils se connaissent bien, ils le font souvent, ce qui fait rire Stevee 'ça change pas grand chose' ; Jack entre alors dans la cuisine en riant aussi 'je sais pas ce que vous buvez mais Jennifer a pissé dans la sangria'. Par chance tout le monde ici s'est contenté de piocher dans la bouteille de Bobby, sauf Donovan qui déjà ne boit pas d'alcool. On a laissé la poubelle verte sans surveillance au salon, parce qu'il n'y avait pas de raison particulière de la surveiller. Personne ne sait comment l'information a été révélée, personne non plus n'a envie de la confirmer. Jonathan demande d'un air préoccupé à Jack, qui ne sait pas lui répondre, 'qu'est-ce qu'elles peuvent toutes bien avoir ce soir'. A ce qu'on dit, Jennifer a pris autrefois quelque chose, un acide, un produit qui l'a laissée loin depuis. Elle a fait plusieurs séjours dans des hôpitaux psy, dans des maisons d'accueil et des maisons de repos ; mais elle n'est jamais vraiment revenue. Elle parle sans regarder personne, elle parle aux murs, aux disques, aux gouttes de pluie dehors ; elle a peint le bout de ses docs de toutes les couleurs, le vert en dernier, elle l'explique souvent aux gens qui sont autour d'elle, ce n'est pas un hasard le vert. Elle a des cheveux fins, très blonds, elle n'est pas très grande, la vie déborde d'elle sans que personne puisse y avoir prise. Des paroles, adressées à rien ni personne, et puis d'un coup elle fixe quelqu'un en regardant le vide derrière lui, elle arrête Jack dans le couloir pour lui dire 'il ne faut pas parler de cette soirée, il ne faudra jamais en parler' et ça le fait rire de plus belle. Aux platines Mike passe ses morceaux préférés en gesticulant ; il imite la voix de Jennifer, dont tout le monde parle maintenant – pas sa voix, sa façon particulière d'articuler, et l'alcool qu'il a avalé donne à ses yeux le même flottement inquiétant. Il crie 'il ne faut pas raconter cette soirée je ne m'en souviens pas encore', il met un disque en continuant à la singer, il se fait rire lui-même, personne ne le regarde ; la musique est trop forte. Personne ne l'entend. Sur la piste de danse Jack est pris par les agitations d'une basse pesante et d'une batterie binaire, il agite ses bras tendus, les doigts écartés, les sourcils froncés en une concentration muette. Brenda a les yeux fermés, elle marque le rythme de son pied, de son corps, avec brusquerie. Mike rit, il continue son imitation, il glisse un vieil album de The Cure dans le lecteur, il sait que tout le monde l'écoutera. Jennifer passe, elle ne comprend pas qu'on se moque d'elle, elle est au-dessus, dans la musique ; Jonathan la regarde, il regarde tout le monde, la pièce, les gens, les murs bâchés, les notes suspendues, la nuit dehors, il dit : 'elle va s'échapper, on va la perdre'.